Un trafic d'enfer !

Jakarta, mégalopole de plus de 15 millions d’habitants, est un enfer bouillonnant. Saturée, bruyante et polluée, celle que l’on surnomme « le gros durian »[1] abrite l’un des trafics urbains les plus effrayants du monde.

Traversera, traversera pas ?

Il est 8 heures du matin, et Jakarta est déjà moite et pleine d’animation. Sur Jalan Pancoran, une des plus importantes artères de Jakarta Selatan (la partie sud de la ville), la circulation fait rage. Toutes les minutes, les feux alternent : vert, rouge, vert, rouge… Dans ce court laps de temps, une masse compacte de motos et, dans une moindre mesure, de voitures, s’entasse bien au-delà d’un mince trait blanc tracé sur le sol et censée les contenir. Un ou deux bus cubiques et défraichis, peints en orange et en bleu, se trouvent pris au piège entre tous ces engins pétaradants. Les plus malins se faufilent entre les voitures pour rejoindre ce qui ressemble à la ligne de départ d’un grand prix de Formule 1, pendant que quelques inconscients tracent tout droit sur le bas-côté, voir sur le trottoir. Bien qu’on roule officiellement à gauche en Indonésie, on se croise de tous côtés sur Pancoran. Le clignotant est optionnel, le klaxon l’est un peu moins, et son bruit mélodieux se mêle aux vrombissements des moteurs. L’air est saturé, mais contrairement à une pratique très en vogue à Hanoï, rares sont ici les porteurs de masque. Aux heures de pointe, les senteurs d’échappement couvriraient presque l’odeur sucrée du clou de girofle qui émane des Kretek, ces cigarettes aromatisées qui pétaradent- elles aussi - quand on les fume. On tente une traversée pour rejoindre les bureaux de KPA, mais une Honda Wawe déboule à 80 km/h et frôle nos claquettes. Prudemment, on attend que le feu soit rouge, et on s’empresse de passer de l’autre côté. Le décompte des secondes au dessus de nos têtes nous rappelle qu’il vaut mieux faire vite.

Mais que fait la police ?

A l’origine, lorsqu’en 1619 les Hollandais ont débaptisé Jayakarta pour la transformer en Batavia[2], ils pensaient en faire une ville proprette, avec de jolis canaux pour aérer les quartiers ; au XIXe, ils ont élaboré un plan d’urbanisme destiné à faire respirer le gros durian. Double échec : les canaux ont attiré les moustiques et le paludisme, et drainent aujourd’hui quantité de déchets nauséabonds. Quant aux axes routiers, ils semblent exempts de toutes règles. On voit de temps en temps un policier assoupi au bord de la route, qui n’hésite pas à verbaliser au pif quand l’envie lui en prend. La parade, c’est de glisser quelques dizaines de milliers de roupies[3] dans les papiers du véhicule. Un bref coup d’œil de M. l’agent viendra confirmer que tout est en règle. La sécurité routière est en fait entre les mains de travailleurs de l’informel, qui mettent leur vie en danger en squattant l’asphalte et en jouant le rôle de feux rouges humains. S’ils sifflent et agitent le bras vers le haut, on s’arrête ; s’ils agitent le bras dans le sens de la marche, on met les gazs. Efficace ? On dirait, au premier regard. Mais si l’on observe avec plus d’attention, il y a de quoi se convertir pour de bon à la marche à pied. On voit chaque jour deux ou trois accrochages évités de justesse, cinq ou six demi-tours plus ou moins opportuns en pleine voie, une ou deux traversées de charrettes ou de mini-restaurants ambulants un peu osées… Malheureusement, on voit aussi des morts. Un corps inerte sur le bas côté recouvert d’une bâche rugueuse, et personne autour pour s’en attrister, comme s’il était courant que la route enlève la vie aux habitants de la capitale. Les années passent et rien ne change ; un projet de métro, qui aurait le mérite de désengorger les rues, est actuellement suspendu. Il parait que les fonds alloués par la Banque mondiale ont disparu…En attendant que le pays se débarrasse de la corruption endémique qui gangrène ses institutions, piétons et conducteurs d’engins motorisés devront encore redoubler de vigilance, et Jakarta demeurera une fournaise agitée et bruyante qui fait peur aux voyageurs.


[1] Le durian est un fruit que l’on trouve en Asie du sud-est, et qui est connue pour son odeur nauséabonde. A l’intérieur de sa coque verte hérissée de pics se trouvent des boules crémeuses à la chair tendre et sucrée entourant de gros noyaux.

[2] En Bahasa Indonesia, « Jayakarta » signifie « Victoire glorieuse ». La ville a été baptisée ainsi en 1527, suite à la victoire du Sultan Fatahillah sur les Portugais. En 1619, il s’agit du plus important comptoir de la Compagnie des Indes Orientales (VOC) dans la région.

[3] A ce jour, 1 euro équivaut à environ 13 000 Roupies indonésiennes.